mardi 14 mai 2019

BRANLEBAS DE COMBAT POUR LA BIODIVERSITE


Branlebas de combat pour la biodiversité
Bernard Etheart

Cette semaine je vais revenir au thème qui était au point de départ de ma collaboration avec Haïti en Marche, l’environnement. Mais il ne s’agira plus de changement climatique, comme cela a été le cas dans la plupart de mes papiers, mais de biodiversité.

Ce n’est pas la première fois que j’aborde ce thème ; je vous renvoie à deux séries publiées en 2017 et 2018 : Protégeons notre biodiversité (1) HEM Vol. 31 # 18 du 17-23/05/2017, (2) HEM Vol. 31 # 19 du 24-30/05/2017, (3) Vol. 31 # 20 du 31/05-06/06/2017 ; La biodiversité menacée (1) Vol. 32 # 35 du 12-18/09/2018, (2) Vol. 32 # 36 du 19-26/09/2018, (3) Vol. 32 # 37 du 26/09-02/10/2018, (4) Vol. 32 # 38 du 03-09/10/2018.

Mais cette fois-ci il y a quelque chose de changé. Il semble, en effet, que, au niveau des décideurs on a commencé à comprendre que la perte de la biodiversité représente un danger au moins aussi menaçant que le changement climatique, ce qui expliquerait ce que j’appelle le « branlebas de combat » et qui se traduit dans cinq « rendez-vous »

1.       La semaine de l'IPBES. A ce sujet je dois signaler que je ne sais pas exactement comment se développe le sigle IPBES. Dans la documentation que j’ai utilisée pour ce papier j’ai trouvé deux « traductions » : groupe d'experts internationaux spécialisés sur la biodiversité, celle-ci fait penser au GIEC et pas mal de gens disent que l'IPBES est à la biodiversité ce que le GIEC est au changement climatique ; l’autre « traduction » se lit Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services éco-systémiques.
2.       Le G7 environnement, qui doit se tenir début mai, à Metz (Moselle)
3.       Le G7 général, fin août à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques)
4.       Le congrès de l'UICN, en juin 2020 à Marseille (Bouches-du-Rhône)
5.       La COP 15, fin 2020, en Chine.

Avant d’entrer dans le détail de ces différentes rencontres, voyons quel est le problème. Pour Florence Roussel (26 avril 2019) « Nous sommes face à une extinction massive et très rapide des espèces sur l'ensemble du globe, et les activités humaines en sont les responsables par la destruction des habitats, les pollutions, la surexploitation des ressources, la prolifération des espèces envahissantes et le changement climatique ». Et elle ajoute : « Et cette fois, pas de risque de faire face à une forme de scepticisme contrairement au climat (elle fait allusion aux climato-sceptiques) : les scientifiques sont catégoriques ».

1.       La semaine de l'IPBES
A partir du lundi 29 avril, les scientifiques de 132 Etats membres de l'IPBES se sont retrouvés au palais de l'Unesco à Paris. Ils avaient six jours pour se mettre d'accord sur un rapport auquel ils travaillent depuis plusieurs mois. Ce document regroupe l'ensemble des connaissances scientifiques sur la question de la biodiversité et surtout son état de dégradation à l'échelle mondiale. Et le constat des scientifiques est sans appel : "La nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l'histoire humaine et le taux d'extinction des espèces s'accélère".

Au bout d’une semaine de travail, le groupe d'experts internationaux spécialisés sur la biodiversité (IPBES) a publié, le lundi 6 mai, son rapport sur l'évaluation mondiale de la biodiversité. Le rapport attire l’attention sur cette extinction des espèces qui est quasi exclusivement liée aux activités humaines.

L'érosion continue de la biodiversité est en premier lieu due aux changements d'utilisation des sols occasionnés par l'agriculture, en lien, notamment, avec l'augmentation de la consommation de produits animaux. "Plus de 9 % de toutes les races domestiquées de mammifères utilisées pour l'alimentation et l'agriculture ont disparu en 2016. 1.000 races de plus sont menacées", cite le document. Plus d'un tiers de la surface terrestre du monde et près de 75 % des ressources en eau douce sont maintenant destinées à l'agriculture ou à l'élevage. Les impacts de la production intensive sont aussi pointés.

Les facteurs directs de la perte de la biodiversité sont, en premier lieu, les changements d'usages des terres et de la mer (modification des habitats) principalement liés au développement de surfaces agricoles et/ou au détriment des surfaces forestières ; puis vient l'exploitation des ressources naturelles notamment illégale (pêche, chasse, etc). Ces deux facteurs représenteraient plus de la moitié des impacts recensés.

À cela s’ajoute le fait que les zones urbaines ont connu une croissance de 100 % depuis 1992, et la pression sur les espaces naturels s'accroît en conséquence.
Les autres facteurs en cause sont le changement climatique qui "intensifie" la perte de biodiversité. On évoque d’autres facteurs tels les polluants (engrais, pesticides, déchets industriels ou déchets plastique) et l'augmentation du nombre des espèces exotiques envahissantes.

On cite beaucoup l’impact de l’agriculture, mais il faut bien comprendre de quelle agriculture il s’agit. Certes, aujourd’hui, plus d'un tiers de la surface terrestre du monde et près de 75 % des ressources en eau douce sont destinées à l’agriculture ou à l’élevage ; depuis 1970, la production agricole a progressé de 300 % ; en parallèle 23 % des terres ont vu une réduction de leur productivité en raison de la dégradation des sols.

Le rapport parle d’une expansion de l’agriculture qui s’est faite au détriment de la forêt tropicale intacte, en particulier en Amérique Latine et en Asie du Sud-Est. Une agriculture aussi génératrice d’environ 25 % des émissions de gaz à effet de serre. Mais il souligne que les petites exploitations agricoles (inférieures à 2 hectares), qui contribuent à environ 30 % de la production agricole et à l’offre alimentaire mondiales sur 35 % des superficies agricoles, et bien plus en Afrique, sont garantes d’une biodiversité riche, tandis que 68 % des capitaux étrangers allant aux secteurs du soja et de viande bovine (principale transformation de l'Amazonie) transitent par des paradis fiscaux et que les pays de l’OCDE apportent leur soutien à hauteur d’environ 100 milliards de dollars à un type d’agriculture potentiellement nocif pour l'environnement.
Bernard Ethéart
Lundi 13 mai 2019

lundi 15 avril 2019

LE CAPITALISME AUTORITAIRE (4)


LE CAPITALISME AUTORITAIRE (4)
BERNARD ETHEART
LUNDI 8 AVRIL 2019

J’espère ne pas vous avoir trop ennuyés avec mon papier sur le libéralisme (Le capitalisme autoritaire (3) HEM Vol.33 # 12 du 03-09/04/2019), moi cela m’a renvoyé un demi-siècle en arrière. Nous sommes dans les années 60, je viens de laisser tomber des études de biochimie pour la sociologie.

Sur le plan international, nombreux sont les évènements qui alimentent les débats. Fidel Castro vient de chasser Batista du pouvoir (le 1er janvier 1959) et d’infliger un camouflet à l’administration Kennedy à la Baie des Cochons (17-19 avril 1961). En Afrique, c’est la décennie des indépendances.

Pour nous, étudiants venus du « tiers monde », le grand sujet de discussion c’est la voie à choisir pour le « développement de nos sociétés et le grand débat est entre la voie « capitaliste » et la voie « socialiste ». D’une manière générale c’est la seconde qui a la préférence mais elle n’a pas la faveur de notre pays d’accueil.

J’entends encore l’argumentation de nos collègues allemands insistant sur le lien entre « liberté économique » et « liberté politique ». Il ne faut pas l’oublier, nous étions dans une République Fédérale d’Allemagne en train de vivre son « miracle économique » alors que de l’autre du « rideau de fer » la République Démocratique d’Allemagne avait toute les peines à « décoller », pour utiliser le concept popularisé par W W Rostow dans « Les étapes de la croissance économique » (The Stages of Economic Growth: A non-communist manifesto, 1960).

Pour nos interlocuteurs, étudiants ou professeurs, la comparaison entre « les deux Allemagnes » donnait « la preuve » qu’il ne peut y avoir de croissance sans liberté. Je regrette de ne pouvoir les rencontrer aujourd’hui pour pouvoir leur demander ce qu’ils pensent de ce qui se passe actuellement en Chine ou au Vietnam.

Mais attention, il ne s’agit pas seulement de liberté pour les citoyens, les entrepreneurs doivent également, pour ne pas dire en tout premier lieu, jouir de cette liberté ; liberté de créer et de gérer leurs entreprises comme ils l’entendent en ne tenant compte que du sacro-saint principe de la rentabilité. Cela a deux conséquences en termes de politique économique
1.       Refus de la planification centralisée telle qu’elle a été développée dans les pays du bloc communiste ;
2.       Privatisation de toutes les entreprises d’État toujours au nom du sacro-saint principe de la rentabilité, car l’État est un mauvais gestionnaire.

Je dois signaler que nous tous, qui avons travaillé dans le secteur de l’irrigation, sommes aussi partis de l’idée que l’État est un mauvais gestionnaire pour faire campagne en faveur d’une gestion des systèmes d’irrigation par utilisateurs du système et non plus par un syndic appointé par le Ministère de l’Agriculture. Mais dans ce cas il s’agit d’une « socialisation » plutôt que d’une privatisa-tion.

Cette rage de la privatisation touche même des institutions dont la vocation est de fournir des services à la population dans les domaines de la santé et de l’éducation, mais aussi des transports ou .des communications. A l’occasion du « grand débat » lancé par Emmanuel Macron sous la pression des « gilets jaunes », on a entendu les réclamations de populations entières privées de centres de santé, d’écoles, de transport public etc. On a développé le concept d’«inégalité territoriale » pour décrire la situation de certaines zones rurales en France. Hélas ! Les malheureux n’ont toujours pas compris que la création de revenus pour les entrepreneurs passe avant la satisfaction des besoins primaires de la population.

Une liberté de la plus haute importance pour les tenants du libéralisme économique est la liberté du commerce. En Allemagne, à l’époque on rappelait qu’une des grandes étapes dans la création de l’Empire Allemand (celui de Bismarck) fut la disparition de tous les postes douaniers qu’avaient installés les petits princes locaux et la création d’un vaste marché où les marchandises pouvaient circuler librement.

Aujourd’hui c’est au niveau mondial que l’on veut étendre le libre-échangisme à travers cet organisme que Jean Ziegler considère comme le troisième « cavalier de l’Apocalypse », avec la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International, le veux parler de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC}. Mais il y a aussi les fameux « accords de libre-échange », comme ceux que l’Union Européenne a imposés aux pays ACP (Afrique-Caraïbe-Pacifique) au risque de tuer leur production agricole pendant que la France se bat, au niveau de l’OMC pour que les biens culturels soient protégés contre le libre-échangisme.

On pourrait continuer longtemps à analyser tous les domaines où le « capitalisme » est arrivé à imposer ses intérêts au détriment des « laissés pour compte », parmi lesquels il ne faut pas oublier de citer l’environnement. Mais le sujet est si important que nous aurons certainement l’occasion d’y revenir. Je vais donc m’en tenir là, pour le moment et tenter d’aborder la question que j’avais posée dans le premier papier de cette série (Le capitalisme autoritaire (1) HEM Vol. 33 # 09 du 13-19/03/2019) à savoir comment le « capitalisme » est arrivé à ce pouvoir qu’il exerce aujourd’hui.

mardi 2 avril 2019

LE CAPITALISME AUTORITAIRE (3)



LE CAPITALISME AUTORITAIRE (3)
BERNARD ETHEART
LUNDI 1ER AVRIL 2019

Dans ma deuxième chronique (Le capitalisme autoritaire (2) HEM. 33 # 11 du 27 mars 2019) j’ai avancé que c’est dans les années 80 que « les grands de ce monde » se sont lancés « à l’assaut de l’État ». Deux personnages étaient alors aux commandes dans leurs pays respectifs : Margaret Thatcher, première ministre en Grande Bretagne du 4 mai 1979 au 28 novembre 1990, et Ronald Reagan, président des États-Unis du 20 janvier 1981 au 20 janvier 1989.

On peut cependant se poser la question à savoir : comment le « thatchérisme » ou le « reaganisme » sont-ils arrivés à devenir le « mode de penser dominant », si je peux m’exprimer ainsi ? La réponse nous invite à laisser le domaine de l’économie pure pour nous aventurer dans le monde des concepts philosophiques ; car « thatchérisme » et « reaganisme » seraient des expressions du « néo-libéralisme ».

Mais avant de parler de « néo-libéralisme », je crois bon de dire un mot du « libéralisme » : une doctrine de philosophie politique et morale fondée sur la liberté et la reconnaissance de l'individu et sur l’idée que chaque être humain possède des droits fondamentaux qu'aucun pouvoir n'a le droit de violer.

Adam Smith (1723-1790), considéré comme l'un des principaux théoriciens du libéralisme économique, est au point de départ d’une théorie économique, et de l’école libérale dite « classique », qui se constitue alors comme une pensée cohérente englobant tous les domaines de l’action humaine étudiés à cette époque.

Le fondement de la pensée libérale est une théorie du droit selon laquelle chaque être humain est seul maître de lui-même et possède des droits fondamentaux et inaliénables qui découlent de sa simple existence et sont inhérents à la nature humaine, indépendamment des structures sociales dans lesquelles il est (ou n'est pas) inséré. Ces droits sont le droit à la liberté et le droit à la propriété.

Dans le domaine économique, le libéralisme défend notamment l'initiative privée, la libre concurrence et son corollaire l'économie de marché ; il est ainsi « sur la longueur d’onde » du système capitalisme. Sur le plan social et politique, le libéralisme veut limiter les obligations imposées par le pouvoir et plus généralement le système social, telles que la morale, au profit du libre choix et de l'intérêt de chaque individu indépendamment des autres.

Mais revenons aux années 80. Certains documents que j’ai pu consulter parlent de la « révolution conservatrice » que connaît le monde à la suite de la phase de récession s'ouvrant avec les deux chocs pétroliers et la crise du keynésianisme. J’ai évidemment un problème avec cette contradiction inhérente à la formule de « révolution conservatrice », mais ce n’est pas le moment de s’y attarder, mieux vaut parler de « celui par qui le mal est arrivé », je veux parler de Milton Friedman.

Milton Friedman (31 juillet 191216 novembre 2006 est considéré comme l'un des économistes les plus influents du XXe siècle. Deux de ses œuvres ont particulièrement touché le grand public : d'abord son livre Capitalisme et liberté, publié en 1962, puis sa série d'interventions télévisées réalisées en 1980, intitulée Free to Choose (en français La Liberté du choix).
Dans Capitalisme et liberté, (il s'en vendra plus de 400.000 exemplaires en dix-huit ans) il explique sa théorie selon laquelle la réduction du rôle de l'État dans une économie de marché est le seul moyen d'atteindre la liberté politique et économique. Plus tard, dans La Liberté du choix, Friedman cherche à démontrer la supériorité du libéralisme économique sur les autres systèmes économiques.

Ses idées se diffusèrent progressivement et furent prises en compte par les milieux politiques dans les années 1980 et ont directement ou indirectement inspiré les politiques économiques de nombreux gouvernements à travers le monde, notamment ceux de Ronald Reagan aux États-Unis, de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, d'Augusto Pinochet au Chili, de Mart Laar en Estonie, de Davíð Oddsson en Islande et de Brian Mulroney au Canada.

On s’accorde généralement sur le fait que, à travers son engagement dans le débat public, il joua un rôle important dans la réactivation des idées libérales dans un contexte où les économies keynésiennes triomphaient. Comme l’a dit un observateur, qui n’était pourtant pas toujours d’accord avec lui : « Dans une période où le marxisme et l'interventionnisme étatique dominaient les esprits, Friedman a joué, à contre-courant, un rôle absolument irremplaçable ».

Pour finir, signalons que, d'après lui, le libéralisme est le remède aux problèmes de développement : « La solution théorique, nous la connaissons. La clé du développement dépend :
1) de la présence d'un État de droit ;
2) du respect de la propriété privée ;
3) de l'existence d'un régime de libre entreprise (c'est-à-dire, fondamentalement, la liberté des prix, des salaires et des contrats) ; et
4) de la capacité à contenir les pouvoirs de l'État.

État de droit, propriété privée, marchés libres et État limité sont les ingrédients nécessaires pour qu'un processus durable de croissance et de développement puisse s'enclencher. La formule n'est pas compliquée. Mais elle n'est pas facile à mettre en œuvre, ne serait-ce qu'en raison de l'incapacité de beaucoup à concevoir un pouvoir politique indépendant et restreint ».

mercredi 27 mars 2019

Le capitalisme autoritaire (2)


Le capitalisme autoritaire (2)
Bernard Ethéart
Lundi 25 mars 2019

Je vais enfin pouvoir reprendre ma série sur le « capitalisme autoritaire ». Faut dire qu’elle n’a pas eu de chance. La première chronique devait sortir dans le # 08, j’ai malheureusement fait une bêtise en envoyant le mauvais texte à l’éditeur. Elle est donc sortie dans le # 09, avec chapeau pour m’excuser auprès des lecteurs. La semaine suivante, l’actualité ayant la priorité, c’est un papier sur le One Planet Summit, qui venait de se tenir à Nairobi (Kenya), qui est sorti dans le # 10. J’espère qu’au-jourd’hui aucun imprévu ne viendra troubler la sortie de la seconde chronique.

Pour commencer, je veux rapidement rappeler comment m’est venue l’idée de cette série. Partant de tous ces mouvements de protestation dont la presse se fait l’écho, chez nous les « Petrochallengers » en France les « gilets jaunes », en Algérie les manifestants qui demandent la fin de l’ère Bouteflika, auxquels j’ai ajouté « printemps arabe », et les « indignés », je me suis demandé si on pouvait leur trouver un dénominateur commun.

Et voilà qu’un ami m’envoie un article intitulé : « L’essor inquiétant du capitalisme autoritaire », par Olivier Passet, Directeur des synthèses, Xerfi. Je n’y ai pas trouvé la réponse à mon interrogation, mais, par association d’idées je suis retourné à cette « approche hexagonale » que nous avons développée à la FONHDILAC et qui identifie les six axes d’intervention qui résument tous les processus en cours dans une société.

Au risque d’être un peu long, je reprends ces six axes :
1.       au centre de la réflexion il y a l’homme, qui est à la fois l’acteur et le bénéficiaire de tous les processus qui se déroulent au sein de la société ; l’axe humain doit donc se trouver en première position ;
2.       mais cet homme n’est pas seul, il fait partie d’un groupe social ; l’axe social vient donc en seconde position ;
3.       ce groupe social vit dans un environnement naturel, d’où l’axe environnemental ;
4.       cet environnement naturel peut être modifié par des aménagements, d’où l’axe infrastructurel ;
5.       ce groupe humain exploite son environnement naturel et modifié par les aménagements dans des activités économiques qui doivent lui permettre de satisfaire ces besoins, d’où l’axe économique ;
6.       enfin, pour éviter les dérapages, il est nécessaire que l’ensemble de ces activités connaisse une certaine forme de réglementation, d’où l’axe politique.

Comme je l’ai dit la dernière fois nous avons développé cette approche à partir d’un document qu’avait trouvé notre président d’alors, Jean-Robert Jean-Noël, mais, ce document ne parlait que de 5 axes ; l’axe politique n’y figurait pas, c’est Jean-Robert qui l’a ajouté. Moi-même, en consultant des documents qui traitaient de cette approche, j’ai pu constater qu’il n’y était jamais question de l’axe (ou du capital) politique.

Pendant longtemps je me suis étonné de cette absence ; et puis, un beau jour, et je reconnais humblement que c’est relativement récent, j’ai finalement compris. Reprenons ce que nous avons dit de l’axe politique : « pour éviter les dérapages, il est nécessaire que l’ensemble de ces activités connaisse une certaine forme de réglementation, d’où le capital politique ». Or il se trouve qu’il y a une catégorie sociale qui refuse toute forme de réglementation, ce sont « les grands » du monde d’aujourd’hui, ceux dont les actions sont cotées en bourse, les grands du Dow Jones et du CAC 40.

Je dois faire attention, car je me lance dans un domaine qui n’est pas ma spécialité. Je crois cependant que l’on peut affirmer que c’est dans les années 80 que « les grands de ce monde » se sont lancés « à l’assaut de l’État ». Les années 80, c’est la période durant laquelle deux personnages ont été aux commandes : Margaret Thatcher, première ministre en Grande Bretagne du 4 mai 1979 au 28 novembre 1990, Ronald Reagan, président des États-Unis du 20 janvier 1981 au 20 janvier 1989.

Le « grand homme » dans cette affaire fut Margaret Thatcher. Sa politique économique, fortement influencée par les idées issues du libéralisme économique, se distingue par d'importantes privatisations, la baisse des impôts directs, l’augmentation des impôts indirects, la maîtrise de l'inflation et du déficit public, ainsi que par l'affaiblissement des syndicats. Pendant que le « thatchérisme » s’imposait en Grande Bretagne, de l’autre côté de l’Atlantique, son pendant nord-américain, le « reaganisme », gagnait du terrain. Un des éléments importants de la politique de Reagan était l'idée que la croissance économique aurait lieu lorsque les niveaux d'imposition seraient suffisamment faibles pour encourager l'investissement. C’est ce qu’on a appelé la « théorie du ruissellement » que Reagan voulait appliquer dans sa fameuse Caribbean Basin Initiative.

Et puisque nous parlons de pays en voie de développement, il faut rappeler que c’est au nom de ces théories que des institutions internationales comme et FMI et la Banque Mondiale leur imposaient les programmes d’ajustement structurel dont on connait les conséquences désastreuses.

Résultat, nous vivons dans un monde où les inégalités ont atteint un niveau qui n’est plus supportable avec des mouvements de protestation qui deviennent de plus en plus violents sans que les responsable aient même l’idée, voire la volonté de revoir leur copie et on a envie de reprendre cet avertissement que nous connaissons bien : « Sa m’ ouè pou ou a, Antwann non Gomye pa ouè l’ ».

jeudi 7 mars 2019

Le capitalisme autoritaire (1)



Le capitalisme autoritaire (1)

Bernard Ethéart

Miami, lundi 4 mars 2019


Le grand sujet de la plupart des bulletins d’information, en cette fin de semaine, c’est l’Algérie. L’Algérie, où les citoyens vont prochainement être appelés à élire un président, l’Algérie, où le président sortant, Abdel Aziz Bouteflika se prépare à solliciter un cinquième mandat consécutif alors qu’on a vraiment l’impression, quand on le regarde à la télé, qu’il n’a pas les capacités nécessaires à assumer la fonction de chef d’État.

La vision de ce zombi en chaise roulante me renvoie 57 ans en arrière. Lors j’étais étudiant en Allemagne et, avec mon ami algérien Abdallah Yousfi, je suivais l’actualité de son pays, qui venait tout juste d’accéder à l’indépendance, et nous suivions le parcours de ce jeune Abdel Aziz Bouteflika (il était à peu près de notre âge – il vient de fêter son 82ème anniversaire, moi ce sera dans trois mois) qui, après avoir été proche de Ahmed Ben Bella, est devenu ministre dans le gouvernement du colonel Ouari Boumedienne, qui venait de renverser Ben Bella.

C’est ce Bouteflika qui veut se présenter pour un cinquième mandat présidentielle provoquant une vague de protestations tant dans le pays que dans l’importante colonie d’Algériens vivant en France. Ce qui est intéressant c’est que personne n’avait vu venir cette réaction, pas même l’armée qui pourtant contrôle étroitement le pays pratiquement depuis l’indépendance.

Les analystes offrent plusieurs explications à cet « aveuglement » ; pour ma part je retiens surtout que cela fait quelque temps que nous voyons apparaitre des mouvements qui sont caractérisés par une forme de « spontanéité » mais qui peuvent provoquer de grands bouleversements. Je citerai, évidemment, les « gilets jaunes » en France, et dans un même souffle, à cause de certaines similarités, nos « Petrochallengers » ; mais il ne faut pas oublier ce qu’on appelle le « printemps arabe », et on peut remonter au mouvement des « indignés » ; et tout récemment nous voyons des jeunes manifester pour l’environnement.

Bon ! C’est bien joli de faire de telles synthèses, encore faut-il trouver ce qui lie les différents évènements que j’ai rassemblés et, puisqu’ils se sont déroulés dans différents pays, il faut que ce lien soit d’ordre mondial. Un ami m’a récemment envoyé un article qui pourrait nous mettre sur la voie. Il s’agit de : « L’essor inquiétant du capitalisme autoritaire », par Olivier Passet, Directeur des synthèses, Xerfi.

Je vous cite tout de suite un passage : « … la démocratie est en recul sur tous les continents, notamment depuis 2010. Alors qu’en l'espace de quarante ans, le nombre des démocraties s'était multiplié dans le monde — passant de 35 à plus de 100— les ingrédients démocratiques reculent. Un tiers de la population mondiale vit dans un pays où la démocratie est en recul, selon une étude qu’ont publiée récemment des chercheurs de l’Université de Göteborg. Y compris et notamment en Europe ».

Je suis d’accord avec vous, dire « qu’en l'espace de quarante ans, le nombre des démocraties s'était multiplié dans le monde — passant de 35 à plus de 100 » est quelque peu exagéré. Certes un certain nombre d’entités politiques ont vu le jour, qui ont « adopté », au moins formellement, les principes démocratiques, mais de là à parler de « démocraties » …

Il faut cependant reconnaitre que « la démocratie » va très mal, aussi bien dans les « nouvelles démocraties » que dans les « démocraties traditionnelles ». Pour Olivier Passet, c’est le « capitalisme autoritaire » qui est responsable de la situation ; d’accord mais la question est de savoir comment il est arrivé à avoir ce pouvoir. Pour y répondre je dois utiliser l’approche hexagonale de la FONHDILAC ; cela fait un bout de temps que je n’en ai pas parlé, c’est le moment d’y revenir.

Dans un document daté d’Avril 2006, Jean-Robert Jean-Noël, lors président de la FONHDILAC, présente ce qu’il appelle « l’approche hexagonale » qui « vise, tout en s’appuyant sur la démarche participative, à développer un cadre harmonieux pour l’évolution de l’humain dans un cadre social équitable, dans un cadre naturel régénéré et bien équipé par des infrastructures adaptées, dans un cadre économique et financier incitatif et dans un cadre politique responsable et démocratique » (Jean-Robert Jean-Noël : L’Approche hexagonale [version actualisée], Avril 2006). Et il amène tout de suite ce qu’il appelle « les six capitaux : le capital humain, le capital social, le capital environnemental, le capital infrastructurel, le capital financier et économique et le capital politique ».

Dans les discussions qui ont suivi, nous avons établi que ces six capitaux devaient être classés dans un ordre bien précis, se fondant sur le raisonnement suivant :

1.       au centre de la réflexion il y a l’homme, qui est à la fois l’acteur et le bénéficiaire de tous les processus qui se déroulent au sein de la société ; le capital humain doit donc se trouver en première position ;
2.       mais cet homme n’est pas seul, il fait partie d’un groupe social ; le capital social vient donc en seconde position ;
3.       ce groupe social vit dans un environnement naturel, d’où le capital environnemental ;
4.       cet environnement peut être modifié par des aménagements, d’où le capital infrastructurel ;
5.       ce groupe humain exploite son environnement naturel et modifié par les aménagements dans des activités économiques qui doivent lui permettre de satisfaire ses besoins, d’où le capital économique ;
6.       enfin, pour éviter les dérapages, il est nécessaire que l’ensemble de ces activités connaisse une certaine forme de réglementation, d’où le capital politique (axe de gouvernance).

Je m’arrête là pour aujourd’hui ; nous verrons prochainement comment le fait de ne pas tenir compte de cette approche hexagonale a conduit à la situation que nous déplorons aujourd’hui.


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